D’abord formés par la surface négative comprise entre les mailles des nets, les pois prennent dès le début des années 1960 leur indépendance jusqu’à devenir un motif en soi. Leur multiplication est, au même titre que celle des fleurs et des réseaux, le support de la quête de « Self-Obliteration » de Kusama. Ce sont ces pois qui investissent déjà ses premières Infinity Rooms et avant cela ses environnements mêlant mobilier, toiles et mannequins de plastique peints. Ce sont également de ces pois qu’elle couvre les corps des performeurs de ses happenings dans les années 1960 et les tissus de ses collections de mode. Dans son autobiographie, Kusama écrit : “I make them and make them and then keep on making them, until I bury myself in the process. I call this “obliteration”.” Couverte de pois sur un fond idoine, elle se confond avec le décor dans une tentative de disparaître, d’être engloutie par son environnement, jusqu’à se confondre avec celui-ci.
C’est que Kusama attribue à ce motif la symbolique et l’individu au sein du collectif qui unit toutes les composantes de notre cosmographie. « Un pois a la forme du soleil qui symbolise l’énergie du monde entier […]. Les pois ne supportent pas la solitude. Comme dans les communications entre les personnes, deux, trois ou plus de pois deviennent un mouvement. Notre terre n’est qu’un pois parmi un million d’étoiles dans le cosmos. […] Quand on oblitère la nature et notre corps avec des pois, on se fond dans l’unité de l’environnement. » Pour Kusama, les pois sont depuis des décennies le chemin vers l’infini et l’harmonie entre êtres et cosmos. Le format de cette œuvre, comme dédié à une dévotion privée, peut sembler bien différent des vastes environnements où les miroirs accentuent encore la multiplication des pois. Ici pourtant, le motif répété frénétiquement, sans suivre aucune composition, semble vouloir s’échapper au-delà du champ pictural, transcendant le format intime de la toile pour évoquer l’infini de l’univers.