Ce motif formé de petites alvéoles agglomérées apparaît dès 1948 dans les œuvres de Kusama. A compter de l’arrivée de l’artiste aux Etats-Unis, il prend dans les Infinity Nets la forme d’une trame recouvrant l’intégralité de la surface picturale. En 1959, soit 18 mois après son arrivée à New York, Kusama présente sa première exposition personnelle sur le sol américain à la Brata Gallery, connue pour représenter la deuxième génération d’expressionnistes abstraits. A l’occasion de cette exposition, Kusama présente cinq immenses Infinity Nets constitués d’alvéoles blanches sur fond blanc. A leur propos, Sir Herbert Read écrit qu’elles sont “without beginning, without end, without form, without definition, [these early paintings] seemed to actualize the infinity of space.” En cela, ces toiles marquent une rupture dans l’œuvre de l’artiste et sont assimilables, dans une certaine mesure, au all-over des expressionnistes abstraits. Leur format monumental fait lui aussi directement référence aux productions de cette même École de New York. L’affiliation de la peinture de Kusama à celle d’artistes comme Jackson Pollock, dont la renommée est alors immense, contribue à sa rapide reconnaissance critique par la scène de l’art new-yorkais de l’époque.
Tout en bénéficiant de cette affiliation, Kusama remet néanmoins en cause l’hégémonie de l’expressionnisme abstrait et ses toiles portent un tout autre projet. Son geste, fastidieusement répété, s’élève contre tout sentimentalisme spontané associé à l’École de New York. Pour elle, ce geste est au contraire une « répétition exacte et monotone, similaire au mécanisme d’une machine ». Les artistes minimalistes américains, dont Donald Judd et Frank Stella, vont d’ailleurs jusqu’à identifier dans ce geste mécanique une tentative d’effacement de l’artiste, un processus tendant vers la forme pure qu’ils cherchent à atteindre dans leurs propres pratiques.
Là n’est pas, pourtant, le dessein des infinity nets. Si leur rapprochement critique avec ces mouvements artistiques occidentaux en vogue dans les années 1960 ont assuré à l’artiste une reconnaissance rapide et internationale, les Infinity Nets n’en sont pas moins uniques et inclassifiables. Donald Judd écrivait d’ailleurs à propos de la pratique de Kusama : « L’expression transcende la question de savoir si elle est orientale ou américaine […] Bien qu’elle ait quelque chose des deux, et certainement d’Américains tels que Rothko, Still et Newman, elle n’est pas du tout une synthèse et elle demeure tout à fait indépendante ». Loin d’effacer la personnalité de l’artiste, ces réseaux de dentelle peints dans un premier temps avec le relief de l’in pasto sont en fait directement issus de visions toutes personnelles éprouvées par Kusama. Ils deviendront l’un de ses motifs-signatures qu’elle réitérera de manière obsessionnelle au fil des décennies à travers de nombreuses séries, passant du monochrome à la palette vive caractéristique de l’artiste, chaque toile différenciée par un titre qui suit un système chronologique de chiffres ou de lettres.