Le Singspiel ("pièce chantée") auquel se réfère cette œuvre d'Ulla Von Brandenburg est une forme d'opéra développée en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle. L'artiste s'est inspirée de ces pièces incorporant des parties chantées pour réaliser un film dont elle assure l'intégralité des parties sonores. Deux chansons sont interprétées par Ulla Von Brandenburg, et elles marquent les deux moments centraux de l'œuvre.
Le premier est un repas de famille réunissant une dizaine de convives d'âges différents. Le second est un étrange spectacle dans un théâtre dressé en extérieur. Dans cette scénette à laquelle participent ou assistent les protagonistes du repas, un gisant se lève. À l'exception de ces épisodes, accompagnés par un chant oscillant entre le rêve et la culpabilité, possible complainte de veillée funèbre, le cout-métrage est privé de tout son.
Singspiel est un film à la fois muet et sonore. Le traitement musical évoque les concerts interprétés pendant les projections cinématographiques du début du XXe siècle : une partition libre jouée en direct pendant la projection. Mais l'accompagnement d'Ulla Von Brandenburg n'est pas seulement parallèle au film ; il l'habite. Autour de la table, chacun des personnages se passe la chanson en l'accompagnant de ses lèvres. À tour de rôle, ils deviennent des marionnettes animées par un ventriloque.
Filmé en un long plan séquence dans la Villa Savoye achevée par Le Corbusier en 1931, le film profite de cette architecture de transparence pour naviguer d'un espace à l'autre de l'intérieur vers l'extérieur. Le rationalisme d'un des pères du modernisme est ici troublé par la présence de personnages étranges qui rappellent la nature spectrale du spectacle cinématographique : des corps qui appartiennent au passé mais bougent au présent.