Keren Cytter
Recourant majoritairement à la vidéo, l'œuvre de Keren Cytter se signale par la singularité de son écriture. L'artiste a d'ailleurs publié à ce jour trois nouvelles (The Man Who Climbed Up the Stairs of Life and Found Out They Were Cinema Seats, The seven most exciting hours of Mr Trier’s life in twenty four chapters et The Amazing True Story of Moshe Klinberg). Par ses intrigues, ses dialogues, la place ambivalente accordée aux narrateurs et la porosité entretenue entre fiction et autobiographie, son travail pourrait être qualifié d'"auto-fiction". En sollicitant ses proches et en utilisant des lieux domestiques, l'artiste accentue encore davantage le caractère personnel de ses films.
Si l'économie des films construits par Andy Warhol à partir de son entourage pourrait être évoquée, la comparaison tourne court. Les outrances de Cytter se basent davantage sur des sentiments exacerbés que sur le glamour et la sophistication des acteurs. L'artiste décrit des figures et des situations archétypales (le couple, l'adultère, le meurtre) et met en scène des dispositifs évoquant des schémas psychanalytiques. Mais ceux-ci s'expriment dans des décors ordinaires, avec des acteurs amateurs et dans un style cinématographique direct.
La manière de Cytter évoque aussi bien la vidéo-amateur que le"dogme" de Lars Von Trier. Sa filmographie se place sous le parrainage de figures tutélaires comme John Cassavetes ou se réfère directement aux travaux de Michelangelo Antonioni (Les ruissellements du diable, 2008), Roman Polanski (Repulsion, 2005) ou de Pier Paolo Pasolini et Federico Fellini (Alla ricerca dei fratelli et Una forza che vienne del passato, diptyque de 2008). Enfin, même si leurs trames narratives impliquent un début et une fin, les œuvres de Cytter sont portées par une dynamique du montage et un recours fréquent à la boucle qui refusent la linéarité. Les sentiments de "déjà-vu" ou "déjà vécu" abondent dans ses courts métrages au rythme soutenu et d'apparence fragmentaire. Les séquences qui les composent s'emmêlent à mesure que le film est répété à l'écran, tandis que des références cinématographiques multiples impliquent le spectateur dans la construction d'un hors champs narratif.